Mentir au psy

La vie ne nous laisse pas le temps.

L’attente devant la porte en pvc blanc. Mon grand corps sur le petit banc. Les affaires des enfants dans les couloirs. Les sacs, les gourdes, les chaussons. Les minuscules silhouettes assises devant le tableau. La silhouette de mon enfant qui ne sera plus jamais aussi petite. Son sourire et son corps dans mes bras. Ses cheveux si longs que je ne me résous pas à faire couper. Ses yeux flous qui ont la couleur de ceux de son père. Personne n’a le bleu des miens que je ne retrouve chez personne de vivant.

Je n’ai pas le temps.

Le double interphone de la maison d’assistantes maternelles. Les murs gris et le tableau de la fille au chat. Les petits doigts de mon autre enfant qui pointent en disant maman. Mameu. Maman. Ses cris ses rires ses mots qui trébuchent. Ses pleurs sa petite main qui se lève pour taper. Sa petite casquette qui ne tient déjà plus. Sa taille en haut des courbes son poids en haut des courbes son tour de tête en haut des courbe. Mon enfant qui grandit et qui fait de nouveau du quatre pattes pour qu’on puisse s’exclamer oh le petit bébé le tout petit. Mes enfants qui marchent mes enfants qui avancent mes enfants et la marques de leurs centimètres encrées sur le phare devant leur chambre.

Mes enfants petits, mes enfants grands, mes enfants que le temps égratigne et fait pousser comme du maïs du blé des graines que je viens juste de semer. Mes enfants roseaux.

Sous la terre, mon père qui ne vit plus rien. Mon père dans son cercueil, scellé.

Les repas du soir. Les pâtes le riz la semoule le quinoa. Le tofu les lentilles les pois chiches les haricots rouges noirs blancs. Les petites cuillères qui tombent, les yaourts éclaboussés, les verres renversés. Les chiffons les langes les serviettes. Sous la grande table de ferme, les tâches des repas précédents. Les traces de mains sur les vitres, les arbres dessinés au crayon stabilo et au dessus, le bonhomme de neige de l’hiver dernier.

Les téléphones rangés sur la petite étagère vissée exprès, dans l’entrée. Pour retrouver le temps de penser. Le temps de regarder. Les pantalons qui sont déjà trop petits. Les trous sur les genoux et la trace de feutre noir pailleté. Les couches, les biberons, les grains du lait en poudre sur la table basse. Le temps qui change et les vêtements avec lui. Les manteaux les vestes les tee shirts à manches courtes et ceux avec les manches longues. Mes bébés qui savent mettre leurs chaussures seuls. Dans le placard de l’entrée, des chaussettes de toutes les tailles.

Quand j’ai quelques minutes à moi en faisant des lasagnes, mon cœur décide que c’est le seul moment qu’il aura pour pleurer. Entre les tomates et les lentilles. Mon couteau en céramique sur la plaque fatigué. L’oignon déjà coupé qui cuit doucement. Mon cœur cru mon cœur confit mon cœur épluché.

Je ne veux pas avoir le temps.

Deux fois par semaine sur les sièges de la patinoire. La vitre entre moi et mon enfant et les signes que je lui apprends. Son casque ses jambières ses coudières son plastron ses gants. Mon enfant en armure. Ses patins et un jour je lui raconterai. Comment j’ai choisi le hockey il y a des années. Parce que j’avais besoin de voir des gens se faire mal pour réussir à me relever. Sur mon vélo du bike polo le reste du temps. Des bleus partout sur mes jambes et depuis les tribunes, j’observais sur la glace les hommes saigner.

Parfois le matin en me réveillant, j’ai sur ma peau la marque de mes doigts en violet.

Le bain le nez les dents. Les pyjamas fatigués. Les tapis qu’il faut essorer. Le biberon de lait. Les histoires toujours par trois. Les voix des personnages et dans la fenêtre, le soleil qui se couche quelques minutes plus tôt en attendant le froid. La journée qu’on raconte dans le noir et les questions mais maman est ce que tu m’aimerais tous les jours est ce que tu m’aimerais toujours est ce que tu m’aimeras toute la vie. Les câlins les baisers le bruit de leurs respirations dans l’obscurité.

Quand je descends enfin les marches de l’escalier sans faire de bruit, je sens les petits ongles de mon deuil qui cherchent à me rattraper. Pour que je me retourne, que je regarde enfin ce qu’il veut me montrer.

J’agrippe un peu plus fort la rampe.

Mon cœur comme une petite palombe plumée. Dedans à vif ce qui ne veut pas cicatriser. Ma grand mère a qui j’ai dû annoncer la mort de son fils. Ses mains si fines dans les miennes repliées et dans mon ventre, mon bébé en vie sous ma peau d’endeuillée.

Ma grand mère qui, heureusement, a tout oublié depuis. Sa petite fille la faucheuse et son fils sous les glaïeuls, endormi.

Mon père qui ne pense plus à rien. Qui ne me verra jamais comme je suis. Qui dans le frais cresson bleu ne changera jamais d’avis.

Je n’ai pas la force de me retourner. Dans cette trinité, je suis la seule sans amnésie.

Les griffures de mon deuil tous les soirs contre mon omoplate fermée.

Je ne peux pas avoir le temps.

Je ne veux pas me rappeler.

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