Dans ma chambre d’hôtel fatiguée, le lit et le visage défaits. Dehors, le parking allumé de néons et de pluie mélangés. Dehors la pénombre le froid les ombres. Mes jambes en tailleur sur la couette blanche, neutre. Impersonnelle. J’écoute le silence et ma musique sous ma capuche grise.
Dans le coin de la fenêtre, le pot de chrysanthèmes violettes qui étaient les seules pas trop amochées. Mon petit bouquet lavande dans ma grande zone industrielle terne. Moi et ma solitude qui me tombe dessus comme une averse. Mes fleurs colorés pour la tombe d’un petit enfant que j’irai voir demain avant d’aller travailler.
Je m’attache aux morts et aux vivants sans distinction.
Il y a six ans, j’avais accompagné un ami durant un long trajet vers la tombe de son petit frère en région parisienne. La famille avait fini par déménager après le drame, quelques années après. A l’époque j’avais pensé que c’était bien triste d’être si petit et si seul. Si loin.
Parfois, je m’en rappelais et je me demandais qui allait un jour s’en occuper. Cette petite tombe dans ce tout petit cimetière en montée.
J’étais sûre que ça arriverait forcément. Que quelqu’un allait aider la la douleur de cette famille qui donnait tellement aux autres. Je faisais confiance à l’humanité. Je sentais que quelqu’un allait prendre le relais.
De l’autre côté de la décennie, c’était moi que je regardais.
Ma version plus vieille, plus fatiguée. Mon cœur de nullipare déjà effiloché par cette histoire. Mon cœur de parent maintenant complètement suffoqué.
Ma version ainée qui, par le hasard d’une vie joueuse, s’est mise à travailler pas trop loin du petit cimetière en montée.
Ma version âgée qui parfois se broyait les molaires de solitude. Qui paniquait d’accoucher une seconde fois tellement il n’y avait personne pour garder l’ainé.e
Personne personne personne
L’entourage comme de l’eau entre mes doigts écartés.
Ma version inchangée sur l’amour qu’il faut donner aux morts et aux vivants, mélangés. Ce petit garçon pour toujours qui occupe mes pensées depuis plus de six ans. Son grand frère que j’ai choisi comme parrain de la minipersonne et qui lui lit des livres pour enfants en anglais.
Ce soir, on est triste moi et mon pot de fleurs bon marché. Le deuil les larmes la solitude. Je me sens exilée. Éparpillée. Depuis que je suis devenue mère, ma famille en carton pâte dissoute et dispersée. Je ne sais plus de ma maison d’enfance retrouver le chemin.
Mon père y est mort cinq minutes avant mon arrivée.
Il n’y aura jamais la dernière conversation qui aurait peut être tout arrangé. Tout résolue. Le happy end que je n’attendais plus. Les rancœurs les attentes non comblées les doutes les peurs les cris les pleurs les regrets.
Ce petit mensonge si parfait.
Si j’étais arrivée quelques minutes plus tôt, il ne m’aurait pas davantage aimée.
Les morts des autres sont plus faciles à porter. Des fleurs et des petites voitures. Une étreinte à son grand frère. C’est plus facile quand ce n’est pas moi l’endeuillée.
Je gère mieux les deuils par correspondance.
Je suis meilleure dans les relais.


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