Dans ce deuxième mois d’août où je me coupe de toutes mes routines digitales, j’avale toutes les œuvres que j’avais à me mettre sous la dent. Je suis enroulée sur moi même dans mon fauteuil, sur les lits, sur le matelas posé par terre dans la chambre des enfants. Un livre dans les mains que je garde un jour ou deux.
Je lis des livres écrits dans mon passé plus ou moins récent et sans m’en rendre compte, j’y bascule progressivement.
Quand je n’ai pas d’endroits où me cacher, j’ai beaucoup de tiroirs mal fermés.
Je lis un livre sur l’emprise et la violence dans le couple, un autre sur le deuil paternel.
Je regarde les poutres blanches de mon plafond, ma colonne ancrée dans le velours côtelé de mon canapé. Je fixe le vide devant, au dessus, en dessous de moi. Je regarde les poussières voler dans la lumière de la rainure de la porte. Les tâches d’encre sur mes doigts. Les livres de cet été me rendent spongieuse, me rendent friables. Prête à me craqueler. Je refuse de regarder sur le côté.
Si je tourne la tête, elles sont là à me dévisager.
Les moi du passé.
Dès que je ne m’abrutis pas avec tout ce que j’ai à ma portée. Travail. Applications. Réseaux sociaux. Relations. Les mots des autres les besoins des autres les problèmes des autres les envies des autres les plaintes des autres les confidences des autres les monologues des autres.
Dès que j’ai du silence dans ma tête, elles sont toutes là. Toutes proches. A tour de rôle, leurs fronts contre mon front. Leurs mains qui s’accrochent aux miennes qui font soigneusement semblant de ne pas les voir le reste du temps.
Dès que je m’arrête, elles sont en train de se rapprocher.
Et c’est précisément pourquoi je fais le choix de ralentir depuis maintenant deux été.
Je les laisse volontairement me rattraper.
Je ne peux pas écrire derrière une fenêtre. Derrière un bouclier. Je dois être à portée de main, je dois être malléable.
Je dois être malmenée.
Dans mes placards, je cherche des vieilles fringues et je remets des robes depuis longtemps oubliées. Je mets mon grand corps de maintenant dans des uniformes de la petite moi d’avant. Mes grosses bagues, mes anciens colliers.
Je me plonge dans des anciennes playlists et je torture mes lèvres quand mon ventre se met à se serrer.
We’re swimming with the sharks until we drown me chante la voix et c’est la même phrase tatouée dans le creux de mon bras. Cette chanson que j’écoutais il y a douze ans en pleurant, dans ma voiture qui parcourait le département entier pour aller enseigner.
Mon moi de trente neuf ans forte et solide dans mes robes de l’époque encore toutes chagrinées. Je répare les versions de moi qu’on m’amène. Je touche de mes doigts la même peau qui nous recouvre toutes.
Je suis ma propre mère depuis que j’ai deux fois enfanté.
Je me répare comme je peux. Je me rafistole comme un navire, comme un radeau mal ficelé. J’écoute ce qu’elles viennent crier. On dit que les crocodiles se lamentent alors je les écoute comme des reptiles prêtes à me dévorer.
L’autre soir, la moi de 17 ans est venue me rappeler que son petit copain de l’époque l’avait fait dormir sur le sol durant l’une de ses crises de jalousie dont il avait le secret. Et qu’un jour il était parti de chez lui en l’enfermant à clef.
Je me pardonne, je me prends par le bras. J’écoute les mots de moi les besoins de moi les problèmes de moi les envies de moi les plaintes de moi les confidences de moi les monologues de moi.
L’été, je remplie mes pages et je me remplie de celles des autres. L’été, je choisis de redevenir assez vulnérable pour écouter mes crocodiles se lamenter.



Laisser un commentaire