Il y a onze ans, je me dirigeais vers l’un de mes plus gros chagrins d’amour. Je ne le savais pas. J’étais sûre de moi dans les premiers jours de septembre où il ne faisait pas encore vraiment froid.
Il y avait ce garçon que j’avais embrassé quelques jours auparavant. J’aurais dû y voir un signe. Un présage. Ce début d’histoire dans ces derniers jours d’été qui mourait.
J’avançais sereine. Je ne percevais pas que de l’autre côté, il doutait toujours. Il doutait encore plus qu’avant. Quelques jours plus tard, il m’écrirait un long mail me disant qu’il ne fallait plus qu’on se voit. Qu’il s’excusait de me décevoir mais qu’il avait besoin de temps et sans moi.
J’ai trébuché.
J’ai lutté pour qu’on se revoit une dernière fois et de ce soir là, je ne me rappelle plus grand chose à part quelques sanglots dans la nuit. Il y faisait froid. L’automne y était tombé en même temps que moi.
Le midi, je m’allongeais sur les tables de ma classe pour fixer le plafond. L’absence de cet homme que je ne connaissais que depuis quelques mois seulement m’empêchait de fonctionner.
L’hiver arrivait et je m’échappais en Allemagne pour marcher dans les rues qu’on aurait dû visiter. Je vivais dans une vie parallèle de ce qu’on aurait pu être si. Je vivais dans des parenthèses. Dans du conditionnel. Je ne comprenais pas comment on avait pu se manquer. Je restais avec mon amour qui ne savait pas mourir. Si seulement il avait dit oui. Si seulement il était resté.
Je perdais l’équilibre dans ces vies qui n’existaient pas.
Je perdais pied.
Sur un coup de tête, je suis parti de l’autre côté de l’océan pour ne plus entendre son silence. J’avais besoin d’un continent qui ne me connaissait pas. J’avais besoin de me laisser à la frontière. Je n’en pouvais plus de porter le deuil d’une histoire qu’on avait choisi de ne pas sauver. De vivre un deuil étouffé. J’avais besoin d’autres bras, d’autres visages que j’abandonnerais avant que le soleil ne soit levé. J’avais besoin de retrouver celle que j’étais avant lui.
Celle cadenassée. Qui pouvait laisser les autres s’approcher parce qu’elle se croyait hors d’atteinte. Hors de danger. Son cœur en sécurité, dans une petite poche plaquée. Jusqu’à la gorge, boutonnée.
J’étais en confiance dans un pays qui ne nous avait jamais connu. Nos ombres allongées sur l’herbe, à regarder les lumières du pont à nos pieds. Nos silhouettes qui déambulaient dans les rues désertes et orangées. Nos confidences dans l’obscurité et parfois, rarement, nos mains qui se frôlaient.
Tout ce qui n’existait plus et que personne n’aurait jamais vu. Ce nous plein de nuits volées quand personne ne regardait.
De l’autre côté du monde, je croyais que je pouvais revenir. Que je pouvais reprendre ma vie là où je l’avais laissé.
A peine le pied posé sur le sol français. A peine mon corps entier dans mon pays ma langue mes frontières mes vides mes plaines mes reliefs et mes vallées. A peine mon sang qui circulait sous les bonnes latitudes les bonnes longitudes.
Mon corps rassemblé dans les bonnes coordonnées.
Mon itinéraire pourtant tracé vers ma porte que j’aurais ensuite solidement refermée.
Mais je ne saurai expliquer encore aujourd’hui pourquoi.
Mon sang mon cœur mon corps tout entier qui se retrouvait pourtant devant chez lui, six mois de silence après.
Ses bras autour de mon corps dans l’entrée.
Mon grand chagrin d’amour qu’il y a onze ans, j’ai refusé de laisser cicatriser.



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