Dans le grand tiroir blanc de la cuisine s’entassent les assiettes, les ramequins et les bols. Dans la pile, au gré des machines et de la vie qui coure, je tombe parfois sur la petite bolée noire. Son intérieur rouge accroche mon œil et je me retrouve indécise.
Je ne sais pas me séparer. Je ne sais pas faire de tri. Je reste avec des archives, des strates de ma vie partout autour de moi. Un océan de qui j’étais et de ces vies que je ne mène plus. De toutes celles que j’ai été.
J’avais la vingtaine et je vivais dans l’appartement de mon copain de l’époque. J’avais les cheveux décoloré, un piercing dépassait de mon arcade et sur ma langue une bille verte ou parfois bleu. La première décennie des années 2000 commençait à toucher à sa fin.
J’étais tellement jeune, un bébé. Sur les photos, mes joues pleines et mon fard à paupière parfois noir corbeau, parfois gris pailleté. Je ne savais pas quoi faire de ma vie alors j’enchainais les études en espérant trouver une vocation à laquelle me raccrocher. Je sortais beaucoup et le matin, mes yeux étaient souvent cernés par le maquillage de la veille, délavé.
J’étais amoureuse de cet homme avec qui je vivais et c’était ma première erreur. La deuxième était de croire les mensonges qu’il me disait. Je l’observais avec les autres et je ne voyais jamais de gens rester. Peu d’amis, peu de relations qui tenaient dans la durée.
Petit chaperon sur son sentier vers le danger. Le loup rodait et dans mes poches j’effritais mes petits biscuits beurrés.
Je lui ai présenté mon entourage, des gens avec qui se lier. Rien n’allait jamais, rien n’était assez bien. Il lui fallait mieux. Il méritait les plus grands noms, les plus grands feux. Il méritait de briller et il n’était pas reconnu à la valeur qu’il pensait mériter.
Je m’occupais de gérer comme je pouvais tous les morceaux de sa vie dont il n’arrivait pas à s’occuper. Ses factures, ses dettes, son dossier incomplet à la sécurité sociale et parfois, les dernières relances avant huissier. Un jour, des hommes avaient sonné chez lui pendant qu’il était parti comme chaque été. Ils avaient dit bonjour et avait coupé le gaz à cause de trop nombreux impayés. J’avais des classeurs et dedans je classais avec effrois tout ce que je trouvais, toujours des mois après.
J’avais très à cœur de le sauver cet homme là. Je croyais que c’était comme ça que l’amour fonctionnait.
Il s’entendait bien avec ce jeune homme sensible que je connaissais. Ils se retrouvaient parfois pour des cafés et je sentais que cela apaisait en moi quelque chose que je ne savais pas aussi inquiet.
Dans le sous bois pourtant, on pouvait entendre les loups hurler.
Un jour, ce jeune homme si gentil lui avait offert un petit bolée de sa région, en symbole de l’amitié qu’il lui portait. J’avais trouvé le geste beau et je faisais très attention quand j’essuyais ce petit bol dans notre cuisine encore plus petite encore où tout s’entassait en équilibre risqué. Je croyais naïvement que cette amitié l’aiderait à avancer, à évoluer.
Cet homme sans racines que j’essayais désespérément de fixer.
J’avais tort comme le petit chaperon rouge de s’être trop approchée. D’avoir trop écouté les mensonges susurrés dans les bois et que seuls les enfants peuvent croire.
Cet homme sans racines, sans amis proches ou éloignés. Un soir, les mensonges ont éclaté. Il n’y avait plus de voix doucereuse, ni de bonne pour tout cacher. Sa deuxième vie, ses phrases grotesques, ses infidélités.
Un vieux loup tout pelé.
Qui n’aimait rien sinon lui. Ni le jeune homme si gentil. Ni le petit chaperon exsangue et entaillée qui l’avait tant nourri.
Dans mon tiroir, le petit bol ensanglanté que je regarde parfois en me demandant pourquoi je ne m’en suis pas débarrassé. Presque vingt ans après, pourquoi je suis la seule à retenir ce passé que tout le monde a oublié.
Quand j’étais un chaperon blessé, j’ai brisé la vaisselle du loup qui me traumatisait. J’ai jeté ses affaires. J’ai brulé ses papiers. Sur les photos qui suivent, mes joues sont creusées et j’ai dans les yeux une lueur froide que je n’ai plus jamais porté.
Dans mon nouvel appartement vide, mes valises ouvertes sur le sol où j’avais entassé les sept dernières années. Et entre mes livres et mes vêtements froissés, ce petit bol rescapé. Je ne m’étais pas résolu à le casser.
J’aime les jolies histoires, les symboles un peu désuets. Vingt ans après, je ne craint plus ni les loups, ni les forêts. Au dessus de ma langue, je sais mes canines bien plus aiguisées. Mais mon cœur toujours un peu tendre préfère conserver le seul vestige de ce garçon si gentil qui avait un jour fait le cadeau de son amitié.



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